Oublié d’y croire

Elle s’était sentie trahie, dupée par l’amour. Terrassée d’avoir aimé celui qu’il ne fallait pas, celui pour qui elle n’existait pas. Et depuis, elle avait renoncé à l’amour, ou du moins l’avait cru car peut-on renoncer à ce que l’on n’a jamais eu. Elle avait surtout renoncé à elle-même, renoncé à la vie pour ne plus avoir à souffrir, ne plus jamais être rejetée. Elle avait érigé autour d’elle une forteresse imprenable, un peu comme les forts que nos ancêtres avait dû construire pour préserver leur liberté chèrement acquise. Mais ce n’était pas sa liberté qu’elle préservait, seulement sa pauvreté; elle ne permettrait pas que quelqu’un d’autre prenne conscience de sa grande faiblesse émotionnelle. Et comme tous les maux non traités, ce mal la rongeait de l’intérieur s’étendant peu à peu à tout son être, l’asservissant un peu plus chaque jour. Jusqu’au jour où… Jusqu’au jour où…
Ce jour-là, elle transportait comme d’habitude sur son dos le monde, et son poids ralentissant chacun de ses mouvements, elle était bel et bien en retard. Et il était là, s’exprimant avec une éloquence à nul autre pareil, la classe buvait littéralement ses paroles et elle-même était subjuguée par sa presque parfaite maîtrise de soi. Ses yeux parcouraient le corps de l’homme bien dessiné sous sa chemise bien coupée et son jeans moulant. Elle resta plantée sur le pas de la porte: elle se sentait attirée par un homme pour la première fois depuis trois ans. Elle tremblait des pieds à la tête tant le désir qu’elle avait de lui la submergeait avec violence. Finalement, il la remarqua, la détailla froidement et lui fit signe d’entrer mais elle ne s’en rendit pas compte tout de suite et lorsque ce fut le cas, elle n’osa bouger de peur de ne pas trébucher. Il fallut d’abord qu’il se détourne d’elle pour qu’elle résolve enfin à poser ses pieds timidement sur le sol de la classe et à gagner au plus vite la seule chaise libre au fond de la salle
Dernière arrivée, elle fut la première à ranger ses affaires, soit dix minutes avant la fin du cours. Elle tenait absolument à vider les lieux au moment même où le cours prendrait fin. Personne ne s’en étonnerait car tout le monde à l’école la connaissait comme la fille bien trop coincée qui n’irait pas loin dans la profession. Le fait est que la jeune fille ne s’en souciait guère car elle n’accordait pas la moindre importance à ses études en tourisme et hôtellerie. En faisant ce choix de carrière, elle s’était comportée comme un nombre incalculable d’individus qui n’étant pas assez courageux pour partir à la conquête de leurs rêves, faisaient des compromis avec ces derniers. En fait, le grand rêve de la jeune fille était de voyager, partir vers l’inconnu, explorer de nouveaux mondes, non pas de courir après des touristes blasés qui, après quelques jours de vacances se demandent avec complaisance quand celles-ci prendront fin. A dix heures précises, elle quitta précipitamment le cours sans se soucier du professeur qui prodiguait les dernières consignes…
Elle regardait furtivement autour d’elle en pressant le pas. Elle avait peur de tout, même de son ombre. Elle marchait souvent tête baissée et évitait de croiser le regard des gens. Elle s’appelait Valérie et avait perdu ses parents dans un accident de voiture le jour de son septième anniversaire. Elle avait ensuite dû s’installer chez la sœur de sa mère, une femme qui malgré tout l’amour qu’elle ressentait pour sa nièce, était incapable de combler son besoin grandissant de tendresse. D’une sensibilité exacerbée, chaque pépin prenait pour Valérie des proportions énormes, si bien qu’en peu de temps, elle était devenue une véritable fontaine. Au fil des ans, elle avait compris que ses larmes n’attendrissaient personne, au contraire, elles faisaient d’elle la risée de tous. Aussi s’était-elle emmurée dans le silence, taisant non seulement sa parole mais aussi ses émotions et surtout ses sentiments, ne leur laissant libre cours qu’en de rares occasions, lorsqu’elle était seule.
Elle pénétra dans la maison par le corridor, espérant de tout son cœur ne pas se faire remarquer, n’aspirant qu’à s’allonger sur son lit. En atteignant la salle à manger, elle se trouva nez à nez avec sa tante qui l’attendait pour qu’elle s’occupe de la cuisine: il n’y avait pas moyen de se défiler, aussi se mit-elle aussitôt au travail. Plus vite elle aurait fini, plus vite elle pourrait se retirer dans son lit. Elle s’occupa le plus vite possible du poisson, fit bouillir la banane et mit le tout sur la table avant d’aller se terrer dans sa chambre située juste en dessous de l’escalier menant à l’étage.
Sitôt qu’elle fut derrière le rideau, des larmes s’échappaient de ses yeux qui avaient été secs trop longtemps. Elle avait appris à s’y faire, lorsqu’un trop-plein de larme s’approchait du bord de ses paupières, il n’y avait pas trente-six solutions: il fallait les laisser couler. Elles l’affranchissaient d’une part de son amertume et d’autre part, lui permettaient de recharger ses batteries pour les heures à venir. Elle avait besoin de ça pour continuer à avancer même si elle marchait sans but; il fallait avancer, surtout ne pas rester en place. S’assurer d’être toujours en mouvement. Son père lui avait dit un jour qu’elle était née pour briller, qu’elle était un rayon de soleil dans sa vie ténébreuse. Elle ne l’avait pas oublié, elle avait juste oublié d’y croire.
Sa petite cousine tira le rideau et lui tendit une assiette. Elle s’était rendu compte que Valérie ne s’était pas servie et comme elle voulait constamment prendre soin de l’autre, elle s’était sentie obligée de lui apporter son repas au lit. Valérie lui prit des mains l’assiette sans mot dire: elle ne pouvait pas lui dire non, pas à elle. Il y avait une sorte de lien qui les unissait depuis toujours. En fait, elle était sa seule amie, une fillette de 12 ans sensible et trop mature pour son âge qui avait offert sa tendresse sans rien attendre en retour à une fille qui aurait bientôt le double de son âge. Elle resta assise juste en face de Valérie pendant que celle-ci s’efforçait de manger. Elle lui rendit l’assiette après quelques bouchées, elle risquait de vomir si elle en avalait davantage. La petite s’en fut sans insister et la plus âgée s’allongea sur son lit. Elle était presque sûre qu’elle ne dormirait pas ce soir tant la peur lui serrait le ventre. Elle ne voulait se rappeler cette histoire sordide, elle n’était pas prête à revivre ça…
Ils s’étaient rencontrés en janvier 2015, à une époque où elle était persuadée d’être pourvue de quelques attraits. Elle avait 17 ans, elle atteignait 1.65m, elle avait le teint café, des joues rondes, une dentition parfaite derrière des lèvres trop minces. De légères rondeurs sur la hanche et les fesses faisaient d’elle une fille sinon belle, du moins, attirante. Lui, venait tout juste de s’installer dans le quartier; sans être beau, il était extrêmement sexy, grand, la peau caramel et les muscles bien dessinés, il avait une voix extrêmement profonde qui semblait vous toucher jusqu’à l’âme. Ses yeux semblaient avoir la capacité de sonder les cœurs pour en découvrir les désirs les plus secrets. Il se nommait Junior. Elle avait souvent entendu parler de lui depuis son arrivée, le bruit courrait même qu’il fut gay car les plus jolies filles du quartier lui courraient après sans succès. Les filles ne renonçaient pourtant pas, chacun se persuadant que monsieur n’osait la choisir de crainte de faire de la peine aux autres. Valérie n’accordait pas vraiment foi aux propos de ses cousines et de leurs amies qui étaient d’une frivolité telle qu’elles parviendraient à trouver un motif pour se pâmer devant Lucifer lui-même.
Ce n’est que quinze jours après son arrivée qu’elle eût l’occasion de le rencontrer pour la première fois. Elle rentrait du marché ce samedi-là chargée de provisions quand elle ne sentit plus sur sa tête le poids du panier qu’elle y avait placé. En tournant la tête, elle rencontra le regard empli de sympathie d’un jeune homme tenant son panier à bout de bras. Il lui souriait avec une spontanéité désarmante et la conversation entre eux commença naturellement. Il la raccompagna jusque chez elle pour son plus grand plaisir car non seulement il la déchargeait d’un poids non négligeable mais surtout il lui racontait toutes sortes d’histoires plaisantes. Elle le regarda partir avec une légère déception, il ne manifesta pas le désir de la revoir alors elle ne se mit pas a nourrir de vains espoirs. Ils avaient passé un agréable moment et cela lui suffisait amplement, d’ailleurs pour une fille comme elle, c’était déjà beaucoup.
Sa surprise fut alors énorme de le rencontrer le samedi suivant à la sortie du marché. Il se chargea à nouveau de son panier et ils firent route ensemble. Il parla peu ce jour-là, posant plein de questions à la jeune fille, s’intéressant à sa vie avec une attention que personne n’avait eu par le passé. Pour la première fois, elle alignait plusieurs phrases sans interruption et surtout sans manifester une quelconque crainte du jugement de son interlocuteur. Progressivement, ceci devint une habitude et elle attendait les samedis avec impatience. Elle se surprenait même à s’habiller avec un goût particulier quand arrivait ce jour. Ils parlaient longuement, il lui parlait de ses rêves de devenir un homme extrêmement cultivé et respecté de tous et elle, lui parlait de ses rêves de voyages. Il lui confiait qu’il ne supportait pas que l’on dise du mal de lui ou des siens, elle lui confia que bien plus que l’opinion des autres, ce qui lui importait c’était l’amour et la loyauté des siens. Elle lui raconta la tragédie de son enfance, il lui racontait combien ses parents étaient heureux en ménage et lui promettait qu’il en serait de même pour eux. On commençait à jaser et ses cousines se moquaient méchamment d’elle mais cela lui était égal, sa nouvelle relation lui faisait l’effet d’un bouclier contre les sarcasmes et la médisance des petites gens. Elle vivait dans une bulle et rien ne pouvait l’atteindre.
Il lui offrit un téléphone portable pour qu’ils puissent parler tous les jours et à longueur de journée. Des fois, elle se sauvait pour aller le rejoindre et ils partaient se promener dans la nuit. Ses cousines en parlèrent un jour à sa tante qui le lui interdit, mais bien sur, cela eut l’effet contraire. Ils se voyaient aussi souvent qu’ils le pouvaient et passaient des nuits entières au téléphone. Un dimanche soir, il lui offrit un cadeau qu’elle n’aurait jamais cru recevoir de sa vie : il avait fait un portrait d’elle; un portrait tellement ressemblant qu’elle n’aurait pas été surprise de voir l’image sortir du tableau et se mettre à vivre. Ce jour même, elle lui offrit la seule chose qu’elle avait à donner. Elle se donna sans réserve recevant et procurant tout le plaisir dont elle était capable, elle se découvrait audacieuse malgré son ignorance, impudique malgré sa gaucherie. Elle était femme et assumait pleinement sa féminité, elle découvrait un monde jusqu’alors inconnu d’elle, un monde ou plaisir et douleur pouvaient se côtoyer sans pour autant s’affronter. Désormais, ils n’étaient plus de simples amis. Ils étaient amants.
Tout le monde parlait de leur relation et certains se plaisaient même à en fixer la date d’échéance mais les ragots ne pouvaient l’atteindre .Junior l’aimait et ne s’en cachait pas, il disait vouloir le crier sur les toits pour que tout le monde le sache. Six mois après leur rencontre, elle remarqua que le jeune homme avait changé, il était devenu irritable et était tout le temps perdu dans ses pensées. Elle avait cru que ce serait temporaire mais voyant que la situation perdurait, elle interrogea le jeune homme qui lui avoua finalement l’objet de ses soucis. Un bon ami a lui était tombe malade, celui-ci habitait une zone de non-lieu où lui avait juré de ne plus se rendre mais le garçon était comme son frère et il sentait au fond de lui qu’il se devait d’être présent pour son ami. Il affirmait que c’était son frère, qu’ils avaient beaucoup partagé et qu’il lui devait même la vie. Valérie sentait qu’il lui fallait prendre une décision et vite ; alors elle lui dit qu’ils iraient tout les deux rendre visite au malade. Il hésita longuement mais accepta au final face à l’insistance de la jeune fille.
Ses amis habitaient en banlieue et pour marquer la journée, des retrouvailles furent organisées chez le jeune malade. En cours de route, elle sentait qu’il était nerveux ; il lui proposa même de rentrer si elle n’était pas sûre de vouloir y aller. Le quartier était dangereux mais la jeune fille était certaine de n’avoir rien à craindre tant qu’il serait à ses cotés. Ils avançaient main dans la main, elle avait les yeux brillants à la simple pensée qu’il ferait tout pour la protéger. Ils s’enfonçaient de plus en plus dans des couloirs, les un plus étroits que les autres. Des jeunes à l’allure menaçante les observaient sans aménité; certains, cigarette aux lèvres, d’autres, poignards en mains. Les femmes les toisaient, même ceux à qui il faisait un signe de salutation ne répondaient pas; ils n’étaient manifestement pas la bienvenue dans ce quartier mal famé.
Elle s’accrochait maintenant à lui, tout à fait terrifiée. Désormais, elle ne se faisait plus d’illusions: il serait incapable de la protéger si quelqu’un décidait de s’en prendre à eux. Peu après, le chemin s’élargit et elle comprit qu’il commençait à se détendre, il fit signe à un jeune faisant le guet devant un portail en tôle, celui-ci répondit par un autre. Ils étaient arrivés à destination.
Elle fut reçue chaleureusement par le groupe d’amis constitué d’une dizaine de jeunes hommes, qui était dans la cour où ils pénétrèrent. Elle se doutait bien qu’elle se trouvait au sein d’un gang mais peu lui importait; Junior, son mec était l’un des leurs alors ils l’avaient acceptée d’emblée. Junior courut au chevet d’un garçon maigre allonge sur un lit de fortune. Il discutèrent un moment, il y avait entre eux une affection profonde et ils versèrent même quelques larmes. Les jeunes gens sont restés une heure ou deux mais juste au moment de partir, Valérie surprit une conversation entre lui et celui qui semblait être le chef.
Tu n’aurais pas du l’amener, tu sais que nous n’avons pas les moyens de la protéger…
T’inquiète, je gère…
Je suis content que tu aies trouvé la perle rare, mon frère. Sois heureux et surtout, ne remets plus jamais les pieds ici!
Ils s’engouffrèrent à nouveau dans le dédale de couloirs, heureux-son ami allait beaucoup mieux et surtout pressés de se retrouver seuls. Ils se chuchotaient des mots doux, s’enlaçaient, lorsqu’ils le remarquèrent. Il se tenait face à eux, c’était un homme d’une trentaine d’années et il annonça sans vergogne qu’il avait l’intention de la baiser avec ou sans l’accord de son compagnon qui lui assura qu’il devrait d’abord lui passer sur le corps. Trois hommes rejoignirent le premier, il ne pourrait se battre à quatre contre un; il ne serait pas capable de la protéger. Elle, par contre, pouvait le protéger. Elle se laisserait faire sans lutter s’ils épargnaient son homme. Ils acceptèrent, le ligotèrent et se l’approprièrent sous ses yeux, l’un après l’autre. Elle n’a jamais autant souffert, elle n’a jamais eu si mal, elle n’est plus une femme, seulement un corps sans vie, un morceau de viande. Elle ne crie pas, elle se tait pour lui, elle cherche son regard, il a les yeux fermés, il y a des larmes qui glissent le long de ses joues, les hommes ont des commentaires obscènes, elle n’en peut plus, elle perd connaissance.
Elle s’est réveillée à l’hôpital, il s’est occupé de tout. Elle l’a cherché du regard mais il était parti. Une semaine plus tard, il a quitté le quartier et est allé s’installer à la capitale. Ils ne se reverraient plus jamais. Il ne répondit plus à ses appels, elle n’exista plus pour lui. Il lui avait tout donné, il lui avait tout repris.
Elle s’était persuadée progressivement qu’il ne l’avait jamais aimée, qu’elle avait été son trophée, son nouveau jouet qu’il avait jeté sans un regard en arrière une fois abimé. Ils ne devaient pas se revoir mais la nature en avait décidé autrement car aujourd’hui, elle l’avait revu, ses yeux avaient glissés sur elle et il ne l’avait pas reconnue. Elle faisait partie de son passé, un passé qu’il avait enfouie très loin dans sa mémoire ; quant à elle, elle n’avait pas cessé de l’aimer…
Elle s’endormit après s’être repassé en mémoire le film des quelques instants de bonheur qu’elle avait volés à la vie et de toute la souffrance qui s’ensuivit. Elle se réveilla une heure plus tard, ses démons étaient venus la hanter, l’arrachant à son sommeil. Il fallait qu’elle le confronte, il fallait qu’elle lui dise combien il l’avait blessée. Elle lui parlerait dès le lendemain ; forte de cette résolution, elle s’endormit d’un sommeil éreintant.
Elle s’habilla avec un soin tout à fait particulier, convaincue qu’elle ne devait qu’à son allure négligée de ne pas avoir été reconnue. Elle mit un corsage safran sur une courte jupe portefeuille verte, des sandales à talons et un sac noir complétaient sa tenue. Elle s’observa d’un regard critique dans le miroir de la chambre de sa tante avant de sortir. À la fin de son premier cours, Valérie partie en quête de celui qu’elle cherchait, elle le trouva sur la cours: son nouveau professeur d’anglais se dirigeait vers la rue. Elle le suivi en toute hâte et l’arrêta au moment où il franchissait la barrière.
Junior, interpella timidement la jeune fille
On se connaît? fit-il, hautain, en se retournant.
Il reprit, l’observant plus attentivement.
– Tu ressembles à une fille que j’ai connue par le passé… Valérie, c’est toi? Osa-t-il, ému
Des larmes perlaient à ses yeux tandis qu’il observait la jeune fille qui n’osait poser son regard sur lui. Il lui prit la main et l’entraîna dans sa voiture. Il démarra et ils tournèrent dos à la ville sans mot dire; ils roulaient depuis longtemps lorsqu’ils s’arrêtèrent en dehors de la ville. Il se coucha sur le volant, le corps secoué de spasmes. La jeune fille comprit qu’il pleurait, elle voulait le consoler mais n’osait pas. De son coté, elle pleurait en silence, laissant ses larmes s’écouler librement. C’était la première fois depuis longtemps qu’elle osait pleurer devant quelqu’un. Après de longues minutes, il s’assit et se mit à parler sans la regarder.
– Je suis partit de l’hôpital ce jour-là parce que c’était plus que je n’en pouvais supporter. C’était ma faute, je n’aurais jamais dû t’emmener là-bas sachant que j’étais incapable d’assurer ta sécurité. Je t’observais couchée sur le lit et j’avais l’impression de t’avoir tout pris; j’étais sûr que tu sombrerais après cette ultime épreuve et je n’avais pas la force de t’aider à te relever. Je suis parti avant ton réveil pour ne pas avoir à croiser ton regard. Je n’avais pas le courage de répondre à tes appels alors même que tu me manquais affreusement. J’en ai parlé à mon père et il m’a expliqué ce que j’avais à faire : je devais partir. Je n’en suis pas fier Valérie, mais je devais avant tout penser à moi alors je suis parti chez des parents à la capitale. Ça n’a pas été facile, je me sentais coupable et tu me manquais mais j’ai réussi à me relever grâce au soutien des miens. Je m’étais promis de retourner vers toi lorsque j’irais mieux mais plus le temps passait, moins j’en avais le courage, je me suis alors convaincu que c’était mieux ainsi. Mais pas un jour, je n’ai cessé de t’aimer Valérie. Je t’aime et je crois qu’il en sera toujours ainsi. J’ignore si un jour tu en seras capable, mais j’espère qu’un jour, tu me pardonneras. Je suis sur le point d’obtenir les choses que j’ai le plus désiré dans ma vie, je suis professeur à l’université, Valérie. Il me faut maintenant fonder une famille et je n’ai pas oublié la promesse que je t’ai faite jadis. Je serais heureux de la tenir.
_ Tu peux me ramener, s.t.p?
Junior obéi sans rien ajouter. Il la déposa en ville et au lieu de se rendre chez elle, elle se dirigea sur le boulevard, elle avait besoin de voir la mer. L’homme venait de lui expliquer qu’il l’avait abandonnée parce qu’il se savait incapable de l’aider à se relever. Elle le soupçonnait plutôt d’avoir veillé à ce que sa réputation n’en prenne pas tâche. Il était ce genre d’homme, le genre qui ne pensait qu’à sa petite personne ; le genre capable d’abandonner la femme de sa vie juste pour ne pas faire l’objet de ragots, le genre qui laisse aux autres le soin de nettoyer après lui. Il lui avait dit aujourd’hui qu’il souhaitait reprendre leur relation là où ils l’avaient laissée mais ce n’est que parce que l’affaire ne s’était pas ébruitée. Il était le genre d’homme à abandonner les êtres qu’il prétendait aimer au moment où ils avaient le plus besoin de lui.
Paradoxalement, Valérie se sentait plus légère, les confidences du jeune homme l’avaient débarrassée d’un grand poids. Elle avait longtemps cru que le jeune homme n’avait jamais été amoureux d’elle mais venait de découvrir le contraire, il l’avait aimée et l’aimait encore. Elle était donc digne d’être aimée. Junior venait de la libérer de ses démons, elle l’aimait encore mais elle détestait encore plus son égoïsme et sa lâcheté. Elle lui pardonnerait peut-être un jour, mais il n’était pas l’homme dont elle avait besoin. Ils ne se remettraient pas ensemble mais elle lui devait de lui avoir montré qu’elle pouvait se remettre à rêver d’une vie normale. Elle rencontrerait un jour un homme digne d’elle, un homme fort et courageux avec qui elle fonderait une merveilleuse famille. Elle pouvait encore plaire, en témoignaient les regards de convoitise que les hommes lui avaient lancé tout le long de la journée juste parce qu’elle avait accordé un soin particulier à sa toilette. Un jour, elle serait une femme libre et heureuse. Elle était née pour briller, elle n’oublierait plus jamais d’y croire.

Je suis

J’ai cherché des choses sans vouloir les trouver
J’ai accepté des choses que j’avais cessé de désirer
Je me suis battue pour des choses qui ne m’étaient plus bienfaisantes
Je me suis perdue pour me trouver
Et me suis trouvée pour me perdre
J’ai accepté l’inacceptable
J’ai admis l’inadmissible
Et cela m’a plu

J’ai erré dans les déserts et les antres de moi-même
J’ai parcouru mes ténèbres à la lueur d’une étincelle
J’ai côtoyé le bonheur sans le savoir
J’ai vécu le malheur en le magnifiant
J’ai savouré la souffrance en me déifiant
J’ai rejeté la joie et me suis maudit

J’ai couru à en perdre toute notion du temps
J’ai pleurer au point que mes larmes tarissent
J’ai sans raison hurlé à la mort
J’ai aimé sans l’être en retour
Et j’ai été aimée sans en être consciente
J’ai essayé de prouver que j’étais comme les autres
J’ai entreprit des nouveautés à cet effet
Et je me suis mise à les singer
Je suis entrée dans un labyrinthe et j’y suis encore
Je me suis cachée à moi-même et aux autres
Et dans ce labyrinthe où souris, je devrais quêter fromage
Je suis restée sans bouger, me contentant d’espérer

J’ai aussi vécu dans le futur parce que je connais l’avenir
Je l’écris et le réécris chaque jour au gré de mes caprices
Il est tantôt rayonnant, tantôt ténébreux
Je suis descendu au fond des mers
J’ai été entre les nuages

Je suis celle qui a été
Celle qui a renoncé à être
Je connais le passé et l’avenir
Mais j’ignore le présent
Je l’ai parfois côtoyé sans m’y attarder
Je suis ce que tu veux que je sois
Je prends la forme du vase qui me contient
Je suis l’eau qui se croyait air
Je suis l’eau qui s’était cru feu
Je suis l’eau douce et salée
Le lac et la rivière, ou peut-être la mer
Je suis l’eau qui s’ignore.

Niki Loo