Quête de ténèbres

Lancée dans une quête téméraire Je cherche la lumière de la nuit Celle qui fait d’un chat un tigre,
D’un loup un chien,
D’une tortue une pierre
Je veux connaitre l’interdit
M’abreuver du chant des fantômes
Et entendre le silences des carrefours.

Dans un tintamare endiablé,
Je veux me déhancher sous la lune
Compter sur l’arrogance des étoiles.
Je veux tirer des contes,
Raconter des histoires de loup-garous.
Je veux effrayer les petits enfants,
Les mener aux chambres des parents
Et ainsi changer l’ordre des nuits

Sous la cadence de la pluie,
Je veux créer des arc-en-ciel
Retenir mon souffle par instants
M’allonger sur la ligne d’horizon
Je veux caresser des corps enflammés
Embraser des coeurs silencieux
Je veux tout promettre
Et surtout ne rien donner

Caressée par la brise de mer,
Je veux réinventer la nuit
Éteindre les lumières,
Aiguiser ma vue
Sentir le souffle des esprits
Je veux fermer les portes du mal
En finir avec la gravité
Et joindre ma voix à celle des anges

Drapée dans la naïveté d’un enfant
Je veux partir en Orient
Rencontrer des sages,
Me foutre de leur sagesse.
Je veux confondre les races, les classes
Oublier mes limites
Emmerder les délateurs
Et rejeter les interdits
Niki Loo

Mes silences

Ne critique pas mes silences, ils sont les reflets de mon âme tourmentée. Ne critique pas mes silences car tu ne veux pas entendre mes mots. Ils n’ont rien d’anodin, d’innocent. Ils ne te contenteront pas, te mettront mal à l’aise.

Si je devais te parler, je commencerais par une question, toute simple. Qu’as-tu fais de nos rêves ? Oh oui, tu nous as incité à rêver, à croire, à nous battre mais tu as oublié. Tu as oublié les règles du jeu par toi-même fixées. Les prix, tu les as mal répartis. Fallait nous dire d’enfreindre les règles ou tout simplement ne pas les fixer. Tu te plains de mon silence mais veux-tu entendre les mots qu’ il cache ?

Si je devais te parler, je te dirais que tu te prostitues. Que tes enfants manquent de tout et que les chiens de toi profitent. Nous trimbalons nos carcasses blanchies, parfumées, maquillées, au gré des vents espérant que par un jour de caprices, tu nous tendras la main. Nous suons à la tâche, nous évertuons à faire bouger les choses, transportant par monts et vaux nos terribles fardeaux. Et nous gémissons sous leur poids.

Hélas! tu fais semblant d’être sourd à nos murmures. Tu ignores nos complaintes, tu te complais dans ta folie. C’est vrai que nous ne crions pas mais c’est parce que nos gorges asséchées ne le peuvent plus. Nous avons mendié sans cesse et aujourd’hui, tous nous sommes à bout. Mains tendues, l’espoirs au fond des yeux, le ventre arrondi, nous attendons. Nous avons longtemps attendu. Trop longtemps pour crier.

Tu critiques mes silences mais n’entends-tu pas leurs cris? Leurs miaulements silencieux, leurs jacquassements sans bruits, ne parviennent-ils pas à tes oreiles? Et sans vergogne, je prends en ce jour la liberté d’enfreindre la loi des cris silencieux, car j’ai trop soif de réponse. Je ne crie pas, je te parle. Pardonne-mon audace, transcende ma hardiesse et, je t’en conjure, parle à mon coeur affamé.

Niki Loo

Les mots sont sortis si vite,

Blessant mon palais sans prévenir

Remplissant tout l’espace disponible

Me laissant sans force et sans vie

Trois mots, contenant tant de rêves

S’en allant mourir sur le rivage

Tu me manques

Je les ai crié à tue-tête

Le regard perdu dans le vide

Et l’esprit de travers

Et l’amour-propre en lambeaux

Te désirant malgré moi

Te magnifiant sans aucune gêne

Tu me manques

Que tu le comprennes ou non

Que tu l’acceptes ou pas

Que tu l’ignores même

Je te rêve, je t’envie

Je te repousse

Tu pars, je survis

Tu me manques

Je te regarde à travers la vitre

Je crie, tu ne m’entends pas

Mes mots se meurent dans l’infini

Ma fierté s’effrite dans l’absence

Et lors même tu te détournes

Je te conjure de me garder

Tu me manques

Sans force et sans appui

Brisée, à sa merci

Dépouillée et mise à nue

Je crie en silence

Des mots d’absence

Tu me manques

Niki Loo

Tu me manques

Parti trop tôt et me laissant en désespoir

Tu me manques

Quand je tourne la tête sans te voir

Tu me manques

Quand la vie est trop lourde

Tu me manques

Quand la nuit est trop vide

Tu me manques

Quand l’océan inonde mes terres

Tu me manques

Quand la tempête fait rage

Et que les oiseaux pour aimer se cachent

Tu me manques

Tu me manques au réveil

Tu me manques au coucher

Tu me manques en joie

Tu me manques en peine

Quand les rigoles s’écoulent

Tu me manques

Quand les enfants trépignent

Tu me manques

Quand les jours s’effacent en nuit

Tu me manques

Quand le froid fait rage

Tu me manques

Quand les animaux s’emmerdent

Tu me manques

Quand les sources s’assèchent

Et que l’inquiétude sévit

Tu me manques

Tu me manques au printemps

Tu me manques en hiver

Tu me manques hors saison

Tu me manques tout le temps

Niki Loo

Vide

J’ai vu la voiture

J’ai vu le fossé

J’ai entendu tant de voix crier

Me crier de faire gaffe, pourtant

J’ai osé un coup d’oeil en vide

Si attirant, ce vide

Irrésistible, ce fossé

Un peu comme celui qui s’est

Creusé juste au fond de mon âme

J’ai regardé la voiture

Les freins avaient lâchés

Juste une fraction de seconde

Et elle m’allait percuter

J’ai senti le choc avant coup

J’ai regardé le fossé

J’ai fermé les yeux

Et me suis laissé choir

Une chute extatique

Un moment hors du temps

Ou comme l’oiseau, j’ai volé

Vers l’abîme, j’ai foncé

Sans un regard en arrière

Sans une seule pensée

Espérant tout en bas m’endormir

Oh sacré vide qui n’en finit pas !

Mais putain de sonnerie

Téléphone importun

Me ramenant à la vie

Une vie insipide, dépassée

Ne me reste que la nostalgie de ce vide

Quand la vie reprend ses droits

Ce sera pour une autre fois

Mon sommeil certain

Ce sera pour une autre fois

Dans un avenir pas trop lointain

Niki

Voleur d’innocence

Celui qui te dit que tout est possible

Celui qui te promet monts et merveilles

Celui qui t’aime un peu trop

Celui qui t’appelle mon fils, ma fille

Il prétend que tout est facile

C’est ton sauveur, auréolé de bonté

Il arrive quand papa est parti

Quand maman est démunie

Et que perdu, tu erres dans la nuit

Il t’offre des diamants

Te promet le soleil

Il décroche des étoiles qu’il pose sur tes yeux

Il te déclasse, te surclasse

Il te cajole, te bichonne

Il te carresse, te serre

Attention petit! Attention petite!

S’il te semble que ses mains s’égarent

Tu as forcément raison

S’il ne te semble pas très net

Tu as forcément raison

Attention petit! Attention petite!

Si tu es au public, restes-y

Ne le laisse pas te payer le privé

Le public, c’est aussi bien

Car avec lui, pas de cadeau

Tout n’est que transaction

N’accepte rien, ne demande rien

Ne marchande pas, ne négocie pas

S’il te semble louche

Enfuis-toi petit, petite

Tu n’as pas à confirmer

Pas besoin de mettre la main au feu

Pour savoir qu’il brûle

Et surtout petite, s’il devient menaçant

S’il devient violent,

Soi disant pour ton bien

N’aie pas peur d’en parler

Amour et violence ne riment pas

S’il te parle d’insanité

N’hésite pas, petit

Dis le à maman

N’oublie pas que tu n’es qu’un enfant

Refuse les jeux d’adultes

Et ce, même s’il est de ta famille

Attention petit! Attention petite!

Les prédateurs sont des renards

Rappelle-toi le petit chaperon rouge

Ils sont partout, ils se déguisent

N’aie pas peur de parler

Tu n’es pas coupable, petit

Ne te laisse pas faire,

Tu n’es pas une proie, petite

Et qu’ils aillent au diable

Ceux qui s’en prennent aux plus faible:

Les voleurs d’innocence

Envole-toi, petit, petite

Tu es plus fort que des milliers

Envole-toi, et ta pureté les condamnera

Niki Loo

Lettre à un agresseur

Je courais sur la plage et tu me suivais souvent de près, parfois tu m’observais de loin. Je percevais avec bonheur ton regard qui m’offrait l’attention que tant d’autres m’avaient refusée. Cette étreinte paternelle, cette tendresse, cette chaleur humaine, nul ne m’y avait habitué. Mère célibataire, Marianne ignorait jusqu’à l’identité de mon géniteur et les amants qu’elle collectionnait ne lui laissaient guère le temps de me bichonner entre deux aventures. De tous les amants de ma mère, tu étais le seul qui me remarquais, qui me prouvait que j’existais et que je n’étais pas comme je le craignais, un songe créé par son imagination débordante. Aucun d’eux ne m’emmenait avec eux, sauf toi. Lorsque vous sortiez, tu tenais à ce que je sois présent et tu m’offrais à moi aussi des présents. Souvent, ma mère les reprenait alors tu t’es mis à me les offrir en cachette; nous avions nos petits secrets et grâce à tout cela, j’avais l’impression d’être quelqu’un d’important.
Tu me regardais avec au fond des yeux la même étincelle que je croyais exclusivement réservée à ma mère. Cela me faisait extrêmement plaisir si bien que je faisais toujours de mon mieux pour rester près de toi. Maman aussi paraissait plus calme et gaie lorsque tu étais là. Par moment, elle me demandait de vous laisser seuls pour discuter; je n’étais pas dupe, je savais de quelle discussion il s’agissait mais peu m’importait; je savais que ce genre de discussions étaient réservées aux adultes. Et puis, aussi longtemps qu’elle aurait envie de discuter avec toi, tu resterais dans les parages car, je le savais, sitôt que maman ne voulait plus discuter avec un homme, il disparaissait du paysage.
Lorsque vous vous enfermiez dans la chambre, la curiosité me poussait souvent à vous espionner. Les expressions qui se succédaient sur le visage de maman me portaient à croire que cela n’était pas très agréable mais pour une raison que je ne parvenais pas à m’expliquer, elle aimait ça. Elle disait parfois à ses amies qu’elle ne pouvait tout simplement pas s’en passer; le sexe était au centre de sa vie, ce n’était pas uniquement une question d’argent. Tu m’as surpris une fois, vous espionnant, et contre toute attente, tu ne m’as pas trahi. Je t’en étais reconnaissant et mon admiration pour toi croissait sans cesse. Parfois, je te soupçonnait de faire exprès de laisser la porte entrouverte pour que je puisse observer et je ne m’en privait pas. Ça faisait parti de nos secrets. J’avais tout juste douze ans et grâce à toi, j’apprenais les premiers rudiments de la sexualité.
Un samedi, je me rappelle exactement le jour car ma mère qui ne jurait que par son sabbat était partie à l’église sans moi, parce que j’avais sali mes vêtements en jouant par terre; tu es venu à la maison et tu m’as dis que je pouvais discuter aussi, avec toi. L’idée faisait son chemin, j’avais du mal à m’y faire car nous étions tous deux des hommes et je percevais mal comment on pourrait s’y prendre. Tu m’as dit que c’était possible et tu m’as expliqué comment on ferait. Cela m’intriguait et je ne savais quoi penser. Dans mon cœur, j’avais comme l’intuition que ce n’était pas bien alors j’ai dit non. Je n’avais pas envie de sexe, ces choses-là n’étaient pas de mon âge et puis, ce n’était pas biblique.
Tu n’as pas insisté, tu as juste accepté ma décision et tu es parti. Pourtant, le poison avait été injectée et il faisait son chemin dans mon cerveau. J’y repensais souvent, je voulais en parler à Marianne mais comme d’habitude, elle n’avait pas le temps. Je me sentais perdu et désemparé et puis tu devenais distant, je sentais s’installer entre nous une certaine froideur que je ne pouvais supporter. Tu étais ma boussole dans la tempête, je ne voulais pas te perdre car au fond de moi, je t’adorais Tu représentais le père que je n’avais jamais eu. Tu étais le seul qui m’écoutais, me comprenais, le seul qui n’étais jamais trop occupé pour discuter avec moi. J’aurais tout fait pour t’être agréable alors, lorsque tu m’as refais la proposition un mois plus tard, j’ai accepté et on a discuté.
Je n’ai pas aimée, je comprenais encore moins pourquoi Marianne aimait tant ça, tu as dit que j’apprendrais à aimer. Je n’ai jamais aimer, mais j’avais compris que c’était le seul moyen de conserver ton affection alors, j’ai joué le jeu, il le fallait. Tu étais mon seul repère dans ce monde de fou et à aucun prix, je ne t’aurais laissé partir. Tu as commencé à prendre tes habitudes; tu venais tous les samedis après-midi, en l’absence de Marianne qui était à la répétition de sa chorale et c’était le seul jour de la semaine où je n’étais pas content de te voir. Une fois, j’ai demandé à Marianne de me laisser rester avec elle après l’église, elle a dit que j’avais des devoirs à faire et que les répétitions étaient réservées aux membres du groupe. Je lui ai alors proposé d’intégrer moi-même un groupe de jeune, et elle a dit que faire partie d’un groupe, c’est coûteux en uniformes, sorties et autre et qu’elle n’avait pas assez d’argent. Je t’ai demandé de m’aider avec les dépenses et tu as dit que je n’avais rien à faire parmi ces débiles mentaux, que toi, tu m’apprenais la vraie vie et que c’était tout ce dont j’avais besoin.
Avant, je t’aurais cru sur parole mais depuis que tu nous discutions toi te moi, tu perdais progressivement toute l’estime que je te portais parce que je sentais que tu aimais cette chose qui me faisait tant souffrir. Tu aimais tellement ça que tu profitais maintenant de toutes les absences de ma mère. Tu prétendais qu’il n’en serait pas toujours ainsi mais moi, je voulais juste que ça s’arrête. C’est vrai que physiquement, je ne souffrais plus autant qu’avant mais je me sentais avili et la culpabilité me plombait l’esprit. J’appréhendais chacune de tes visites. Je t’ai demandé d’arrêter une fois mais tu m’as dit que c’était à toi de décider si et quand nous devrions arrêter. J’ai menacé d’en parler et tu as dit que si j’en parlais, tu dirais que c’était de ma faute, que j’aimais ça et que c’était moi qui te l’avais demandé. La boucle était bouclée, je n’avais plus aucune porte de sortie.
Alors, je me suis mis à prier Dieu pour que survienne un miracle. Je ne désirais plus que ta rupture avec maman. Mon cœur se serrait lorsqu’elle me disait que tu ne lui servais plus à rien et qu’elle ne te gardait que parce que je t’aimais bien. J’avais envie de hurler. Mes prières restaient sans réponse et ça faisait plus d’un an que cette situation durait.
Finalement, elle rompu avec toi après que j’eus bien manœuvré, lui disant que son bonheur importait plus que tout et que si tu m’aimais autant que tu le prétendais, tu continuerais à être là pour moi. Je l’avais dit parce qu’en mon for intérieur, je ne pensais pas que tu oserais. Et audacieux comme le diable, tu me pris au mot et même après ta rupture avec maman, tu venais à la maison, souvent en son absence pour discuter avec moi. Tu disais que j’étais ta pute, l’insulte suprême pour l’adolescent de 14 ans que j’étais devenu. Pute: c’était le mot que nous utilisions, mes amis et moi pour designer les filles faciles que nous baisions, sans engagement, ni sentiment. Enfin, les filles qu’ils baisaient; moi, je me contentais de les désirer. Je ne pouvais pas, pas encore. J’avais trop peur que mes cicatrices révèlent ce que mes lèvres n’osaient prononcer.
Ces derniers temps, on se battait, toi et moi. Je ne voulais plus du tout me laisser faire et quand tu essayais de me calmer avec quelques baffes, je rendais coup pour coup, ou du mois, j’essayais. Au final, j’ai compris que je n’avais pas d’alternative. Il fallait que ça s’arrête et pour cela, l’un de nous devait disparaître. J’ai réfléchi à toutes les manières de t’éliminer mais à chaque fois, une seule conviction survenait: je n’étais pas de taille. Je me tournai alors vers le poison: j’achetai de la mort-au-rat, et je le mis dans un jus que je préparai pour toi.
Tu es venu, maman n’était pas là. Tu t’installa dans le salon comme d’habitude. Je ne comprenais même pas pourquoi tu y tenais tant; pour donner le change, peut-être, mais à qui et pourquoi. Nous étions seuls tous les deux et toi et moi nous savions qu’il n’y avait plus qu’une chose qui nous liait. Ça faisait un bout de temps qu’on avait plus rien à se dire tous les deux. On s’observa tous deux, comme des prédateurs, je t’offris le jus. Tu le posa d’abord sur la table, puis, tu le porta à tes lèvres ensuite tu le garda dans ta main, contemplant le liquide à l’intérieur du verre. Je compris à la vue de tes lèvres sèches que tu n’y a pas goûté. Tu savais. Je savais que tu savais. Tu reposa le verre sur la table et les coups se mirent à pleuvoir sur moi. Je n’avais même pas l’occasion de te les rendre: poings et pieds s’abattaient sur moi, me déchirant la chair, me cassant les os, j’étais allongée par terre, baignant dans mon sang lorsque tu t’arrêta.
_Lave-toi et couvre ton corps entier sous les vêtements. On se verra samedi prochain, crachas-tu, avant de partir
Je ne ressentais pas la douleur, j’étais comme anesthésié. Je me levai et me tint face au miroir; comme je m’en doutais, mon visage était intacte alors que mon corps était déchiré à de nombreux endroits et pissait le sang. Ta phrase tournait en boucle dans ma tête et je pris la décision qui me semblait évidente. Tu ne me trouverais pas samedi prochain, je n’irais pas me cacher comme je le faisais parfois tout en craignait que tu ne révèles ma situation au grand jour. Je ne serais plus. Tout simplement. Je pris le verre que tu avais déposé sur la table, fit une courte prière et l’avalai d’une traite.
Lorsque j’ouvris les yeux, ils se posèrent sur un plafond blanc dont la peinture avait besoin d’être refaite et descendirent le long des murs verts. Une odeur fort désagréable me parvenait au narines, je sentais un liquide couler dans mon bras et je remarquai le sérum. Il n’y avait plus aucun doute, j’avais raté mon coup, j’étais forcement à l’hôpital. Mes yeux se posèrent sur ma maman qui pleurait sur une chaise; sitôt qu’elle remarqua que j’étais éveillée, elle m’enlaça et se mit à louer; elle pleurait et riait en même temps; elle riait tout en me cajolant et moi aussi, je pleurais. J’étais heureux d’être en vie, heureux de la voir; j’étais si heureux que j’oubliai un instant, juste un instant, d’être effrayée. Le médecin affirma que le poison ne devait pas être de qualité sinon je n’aurais pas survécut. Mais moi, je savais que le poison était d’excellente qualité pour l’avoir essayé sur le chien du voisin: il était mort au bout d’une quinzaine de minutes.
Maman me posa des questions, elle voulait tout savoir, tout comprendre et je lui dit tout. Elle jura alors de me protéger même si sa vie en dépendait. Elle ne porta pas plainte. Tout comme moi, elle voulait éviter que l’affaire s’ébruite mais depuis, tu n’es plus jamais revenu. Maman m’avait promis qu’il en serait ainsi.
Tu voulais savoir pourquoi tu croupis en prison, maintenant, tu le sais. Ce n’est pas par un acte arbitraire d’un commissaire du gouvernement gorgé de pouvoir mais c’est plutôt la justice tardive d’un petit garçon à qui tu as pris son innocence, à qui tu as failli tout prendre. Tu ne seras jamais jugé, tu aurais trop de chance de t’en sortir et puis ce procès pourrait ternir la réputation que j’ai mis du temps à bâtir. Et puis, je suis sûr que toi non plus, tu ne voudrais pas d’un tel procès car même en sortant vainqueur, ton nom serait traîné dans la boue. L’honneur de ta famille en prendrait un sacré coup et tu ne saurais pas répondre aux questions de tes enfants, de ton fils surtout, celui qui t’admire tant. Il te voit encore à travers un masque et tu as intérêt à ce qu’il continue à en être ainsi.
Tu restera ici jusqu’à ta mort, pour payer ce que tu m’as fait à moi et peut-être aussi à d’autres petits garçons qui n’ont pas les moyens de se faire justice. Entre-temps, moi, je continuerai à nettoyer les rues des malfrats de ton espèce dans l’espoir de créer un monde meilleur pour mes enfants et leurs enfants à venir. Puisses-tu souffrir autant que moi, j’ai souffert. Puisses-tu comprendre un jour tout le mal que tu m’as fait et t’en repentir. Puisse Dieu avoir pitié de ton âme plongée dans les ténèbres.

Niki Loo

Supermots

Je te dis que j’écris

Tu me demande « à qui »?

Mais putain, j’écris!

A toi, à moi, au monde

Viens, faisons table ronde

Qu’avec mes mots, je vous sonde

Ce soir, je te fais une confidence

Si j’écris, c’est pour fuir ce monde

C’est pour saisir une autre chance

M’envoler vers mon propre monde

Bien sûr, celui que je fonde

Aux prises avec tant de fallacieuses tendances

Je le battis avec mes fidèles alliés

Mes amis, les mots que j’ai volés

Ceux qui me portent quand je trébuche

Qui me relèvent quand je chute

Ces mots qui me sauvent des embûches

Du trépas, de la démence et des luttes

Je les chéris, ils me le rendent

Je les carresse, ils me protègent

Je les dorlote, ils m’apprivoisent

Je les savourent, ils me possèdent

Les mots, maîtres et esclaves

Les mots, possesseurs et possessions

Je n’ai pas de superman

J’ai des supermots

Niki Loo

En dollars

Évalué en dollars

Qu’il en vale dix ou dix-mille

On en décide

On le soupèse, le pèse

Questionne son passé

Devine son avenir

En dollars, on l’évalue

S’il est fils de X,

Rien ne sera trop beau

Mais s’il est fils de P,

Tout sera toujours assez

Il n’a pas à se plaindre

Vu qu’il est privilégié

Qu’il occupe une place tant convoitée

Bien sûr, il est brillant mais qu’importe

Il y en a tant qui brillent sans l’être

On l’évalue en dollars

Il voudrait l’être en humanité

En aptitudes, compétences et efforts

Mais, il le sait, il n’est personne

Puisqu’il ne connaît personne

Alors il essaie de devenir zombie

Un peu comme tous les élus

Prêt à tout pour se faire broyer

Entrer dans le pavillon des tombeaux blanchis

Il a laissé sa fierté quelque part, dehors

Il est entré sans elle

Car il y a des espaces où celle-ci n’est pas admise

Comme sa voiture, on la laisse au garage

Et la reprend en sortant

Évalué en dollars

Il voudrait ne pas l’être

On lui a mentiOn leur a tous menti

A lui, en lui faisant croire qu’il n’y avait qu’une entrée

À eux, en les faisant croire privilégiés

A lui, le forçant à s’agenouiller

À eux, les forçant à s’improviser bourreaux

Il avait tant à leur prouver

Pour ce, il lui fallait juste du temps

Il ne vendrait pas sa dignité

Ne se débarrasserait jamais de sa fierté

Il ne l’échangerait pas comme eux

Contre une arrogance plastique

Évalué en dollars

Il ne le serait plus jamais.

Niki Loo

Froid de canard

Mon lit est tombé malade. Je te jure, mon lit est tombé malade. Sa température ne cesse de chuter et il semble avoir besoin d’un médecin. Je ne m’en suis rendu compte hier. Bien sûr, ça fait déjà un bout de temps que je remarque sa froideur mais au début, sitôt que nous nous allongions, il adaptait sa température à la nôtre. Mais depuis peu, il reste obstinément froid. J’ai beau me tourner dans tous les sens, il reste froid. Eh hier, j’ai enfin compris: mon lit est malade! J’en ai parlé à Jérôme et il prétend que je me fais des idées. C’est normal qu’ il n’ait pas remarqué; depuis qu’il travaille à la campagne, il dort rarement à la maison. Néanmoins, s’amuse tout le temps à dire que je suis folle mais je ne le suis pas; c’est juste que j’essaie constamment de prendre soin de tout et de tout le monde. Et si aujourd’hui mon lit est malade, il lui faut impérativement voir un médecin. J’en ai parlé et reparlé à Jérôme mais bien sûr, il n’en fait qu’à sa tête. Alors, j’ai été demander conseil au voisin: il est médecin. Médecin des animaux mais médecin quand même. J’ai donc appris que mon lit souffrait d’hypothermie chronique due à un chauffage insuffisant. Il m’a donc conseiller de rester au lit le plus longtemps possible afin de lui transmettre ma chaleur. Sachant que le lit est très grand et que Jérôme est souvent absent, je lui expliquai que j’aurais du mal à le réchauffer tout entier, toute seule. Aussi se dévoua-il pour venir m’aider dans cette tâche les nuits ou Jérôme serait absent. Je suis beaucoup plus tranquille maintenant, mon lit va guérir et ainsi, il ne me transmettra plus sa froideur la nuit.

Niki Loo